Théorie de la chute des Corps

«Dans les crépuscules du soir et de l’aube, il se prosternait devant l’image de pierre, se figurant peut-être que son fils exécutait des rites identiques, dans d’autres ruines circulaires, en aval ; la nuit il ne rêvait pas, ou rêvait comme le font tous les hommes. »    Jorge Luis Borges, Fictions

Théorie de la chute des Corps est un essai photographique sur les Jésuites du Canada français; prêtres, missionnaires et gens d’Église qui assistent, dans la périphérie de notre société laïcisée, à leur avenir changeant et incertain, tout en perpétuant ces gestes et rituels formant pour eux-mêmes sens et résistance. C’est un projet sur le temps, celui qui passe et qui agit sur les collectivités, les corps, les objets, les lieux. C’est un regard sur quelque chose qui fut partie intégrante de l’histoire du Québec, de nos identités occidentales, à la fois distante, étrangère, mais aussi familière et intime. C’est une volonté d’en observer les incarnations, d’en cerner les contours et de les inscrire dans la mémoire photographique.

Cette mémoire, c’est celle de collectivités complexes, d’hommes anciennement puissants qui furent les protagonistes centraux de l’utopie européenne en Amérique. Après 50 ans d’une révolution tranquille maintenant consommée, leur lente disparition et celle de toute une génération ayant forgée les assises du projet social québécois nous amènent à nous questionner sur leur héritage, ou en d’autres mots, sur ce qu’il reste d’un certain « nous », d’un rapport au monde dont ils furent porteurs et fer-de-lance.

En présence de ces autels, reliquaires et lieux de prière, nous explorons un univers singulier et extérieur à notre quotidien laïc. Une réalité se déployant dans l’écrin pudique de communautés vieillissantes avec qui nous assistons à la lente disparition du paradigme judéo-chrétien qui fut autrefois la pierre d’assise de la société civile québécoise. Dans l’intimité quotidienne de leurs oeuvres pastorales, ce paradigme révolu s’inscrit dans une sénescence doublée d’une vulnérabilité sereine. C’est cette vulnérabilité et ce qu’elle sous-entend que nous retrouvons au coeur de cet essai: le vieillissement, l’étiolement, la mort, le deuil, de même que la solidarité et le désir de mémoire avec laquelle elle se déploie et se manifeste.

En ce sens, Théorie de la chute des Corps tente humblement de lever le voile sur ces choses qui sont un peu les nôtres : des choses tangibles et familières formant entre eux un tout changeant, mais cohérent. Tout en évitant la linéarité narrative et un regard nostalgique sur un passé marqué par les orthodoxies et les conservatismes asphyxiants, ce projet tente d’y déceler une trajectoire et un sens, une compréhension diffuse de l’enchevêtrement des êtres et des lieux, une sorte de théorie des corps.

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Vue de l'exposition Image Power (影象力), School of Media Arts Gallery, Renmin University, Beijing. Novembre 2016.

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Vue de l'exposition Construction de l'Histoire. Galerie Trois points, janvier 2015.

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“In the twilight times of dusk and dawn, he would prostrate himself before the stone figure,

perhaps imagining his unreal son carrying out identical rites in other circular ruins downstream;

at night he no longer dreamed, or dreamed as any man does.”

Jorge Luis Borges – The Circular Ruins

Theory of Finite Fields is a photographic essay on Quebec’s Jesuit communities. Priests and missionaries who witness a changing world while perpetuating gestures and rituals forming meaning and resistance. Theory of Finite Fields is a project on time. Time that fleets and affects institutions, bodies and places. It is an intuition about something that was once a core part of our national odyssey, of our Western identities, and which is for me at the same time distant and strange, familiar and intimate. It is a desire to see its incarnations, to identify its contours and capture it in photographic memory.

Those memories are the ones of complex communities, formerly powerful men that were the central protagonists of the European utopia in America. After 50 years of a now consumed Quiet Revolution that saw the radical secularization of Quebec’s society and institutions, their slow withdrawal, alongside a whole generation who forged the foundations of Quebec’s social project, lead us to ask ourselves about their heritage, or in other words what remains of a certain “we”.

In the presence of these altars, shrines and places of worship, we explore a world strange to our secular quotidian. A reality revealing itself in the modest setting of aging communities that are witnessing the slow disappearance of the Judeo-Christian paradigm that once was the cornerstone of our western collectivities. In the privacy of their daily pastoral works, this bygone paradigm takes form in a senescence coupled with a serene vulnerability. It is this vulnerability and what it implies that we find at the core of this essay: aging, withering, death, grief, as well as solidarity and a desire for memory.

 In this sense, Theory of Finite Fields tries humbly to unveil some places, objects and bodies that are somewhat ours: tangible and familiar things forming a changing but coherent whole. While avoiding a nostalgic look at a time marked by orthodoxies and asphyxiating conservatism, this project tries to identify a path, an understanding of the diffuse tangle of people and places, a kind of theory of finite fields.